LA MISSION EN TURQUIE

 

Le vendredi 26 Janvier 2001
· Vers 8 h 57, heure de France, un séisme de magnitude 7,9 sur l'échelle ouverte de Richter ébranle le nord-ouest de l'Inde.


LA MISSION DE TURQUIE DU 14/10/1999 AU 19/10/1999

Le vendredi 12 novembre 1999 vers 19 heures, un nouveau séisme de magnitude de 7,2 sur l'échelle ouverte de Richter ébranle le nord-ouest de la Turquie.
Dans le cadre des relations internationales conduites par le ville de Nice, une délégation de secouristes Niçois s'envole le dimanche 14 novembre en fin d'après-midi pour Istanbul. Cette action qui traduit le devoir d'aide humanitaire auquel la ville de Nice est fortement attachée se fera par l'intermédiaire du service de la Protection Civile Urbaine.
L'équipe est constituée par six personnes, tous sont volontaires :

· Commandant Roland de BARNIER, responsable du détachement.
· Capitaine Alain POIRET, médecin.
· Adjudant Patrick VILLARDRY, maître-chien, conseiller technique.
· Sapeur Nicolas TURIAF, maître-chien.
· Sapeur Philippe BORDE, secouriste.
· Sapeur Nicolas MICALLEF, secouriste.

L'arrivée sur l'aéroport d'Istanbul à 21h15, heure locale, est parfaitement organisée. Nous sommes pris en charge par la police de l'Etat ainsi que par Monsieur FORMHALS, dont les parents monégasques d'origine turques ont spontanément proposé leur aide.
Embarqués dans un bus, nous nous dirigeons sur DUCZE qui se trouve à environ deux cent kilomètres vers le Nord. Nous atteignons cette ville de 70 000 habitants détruites à près de 50% vers 2h30 du matin. Le responsable militaire qui nous reçoit dans son Poste de Commandement nous indique que le nombre d'équipes de secours est suffisant sur cette zone. Il est décidé d'un commun accord que nous serions accompagnés vers un autre site, une bourgade située à quelques kilomètres de DUCZE et qui semble plus durement touchée.
Dès notre arrivée, sur KAYNASLI, un étudiant dont la mission est de nous accompagner est mis à notre disposition. Il s'exprime en anglais mais du fait de son accent et de ses connaissances limitées dans cette langue, il est difficile de le comprendre et paraît quelque peu dépassé par les événements (ce que nous comprenons fort bien).
Il est 4 heures du matin et malgré la fatigue, l'adjudant VILLARDRY m'accompagne pour une première reconnaissance de la ville qui sera désormais notre Zone d'Intervention (ZI).
Construite en bord d'une route nationale à double voie qui forme une rocade, la ville comprend deux rues principales qui sont perpendiculaires entre elles et dont le carrefour fait office de " centre ville ". L'une des rues principales a son accès sur le route nationale et l'autre était assurément la rue la plus commerçante.
Tous les immeubles sont touchés et la plupart ne sont plus du tout habitables. C'est une véritable catastrophe pour cette ville qui n'a plus aucune entreprise en état de fonctionner et dont le centre administratif n'est plus qu'un amas de décombres.
Sur la région, le nombre de morts s'élève à 432, et augmente malheureusement tous les jours, le nombre de blessés est d'environ 2000 et l'on compte plus de 1200 disparus.
Au cours de cette reconnaissance, nous remarquons que plusieurs bâtiments ont été marqués et donc visités par des équipes américaines et allemandes, le militaire qui nous accompagne souhaite que nous re-visitions ces édifices...l'espoir demeure toujours et c'est tant mieux, quoiqu'il en soit nous nous exécuterons.
Nous dormons deux heures, il fait très froid et nous sommes fatigués mais vers six heures du matin, après un thé brûlant avalé rapidement, nous nous dirigeons sur notre premier chantier. Le moral est au beau fixe et nous avons une grande envie de travailler.
Ce premier site est constitué d'un immeuble qui s'est entièrement effondré sur lui-même. A l'intérieur, un couple et un petit garçon ont été aperçus pour la dernière fois vendredi soir et depuis aucune nouvelle. Les décombres se composent de plaques de béton d'environ 2 à 3 m2. Les effondrements des bâtiments sont essentiellement dus à l'effet de basculement dus à la secousse particulière (rotation et glissement).
Les poteaux, situés vers l'Est, ont cédé, les bâtiments ont glissé, les poteaux ont alors fléchi, se désolidarisant des dalles qu'ils ont entraîné dans leur chute tout en conservant un décroché d'environ deux mètres.
Sur le chantier, je me présente au responsable auquel est adjoint un policier. Immédiatement, il nous est demandé une confirmation de présence humaine par les chiens.
C'est un peu la panique car le temps presse, si les personnes sont vivantes, elles sont certainement en état de choc avancé et leur vie ne tient qu'à la rapidité de mise en Suvre des secours. Malheureusement, il n'y a pas de véritablement sectorisation et donc pas de Commandant des Opérations de Secours (COS). C'est le charisme des uns allié à la compétence des autres qui l'emporte. Après de longues minutes d'attente, les chiens d'une équipe japonaise sont engagés. Ils marquent faiblement un lieu mais ne semblent pas convaincus.

Il est 9 h30, cela fait deux heures que nous attendons, cela dure trop longtemps et après une nouvelle demande de ma part auprès des gendarmes locaux, nous sommes enfin engagés.
Nous travaillons tous les six, en binôme, une véritable équipe. Cela se remarque et je suis écouté des turcs. Avec l'adjudant VILLARDRY, le plus expérimenté de nous tous, nous nous sommes accordés sur une méthode. Tout d'abord, il est nécessaire d'évacuer totalement le site, puis il y aura une attente d'environ cinq minutes afin d'évacuer les odeurs des sauveteurs. Puis, un premier passage d'un chien de recherche, une deuxième recherche sera effectuée par notre second chien pour une confirmation. Une écoute au moyen de notre matériel stéréophonique (ASB 6) avec un positionnement des cloches proche du site marqué par les chiens et si c'est positif, le dégagement s'effectuera avec le concours de la main d'Suvre locale (environ cinquante personnes) et des deux grues de 20 et 50 tonnes qui ont été amenées sur les lieux par des entreprises de génie civil locales.
Au premier passage, seul un site est marqué sur une surface d'environ 2 m2. Au deuxième passage, le résultat est identique. A l'écoute, nous n'obtenons rien. Malheureusement, tout laisse supposer qu'il y a bien une ou deux personnes mais celles-ci sont mortes. Nous essayons de prendre le chantier à notre compte afin d'extraire les corps des victimes. Un semblant d'organisation permet de dégager un premier morceau de dalle donnant accès à la cuisine d'un des appartements. Un proche des victimes supposées panique et propose une autre méthode, dans le brouhaha général, chacun propose sa nouvelle idée de manSuvre, plus rien ne se fait de manière cohérente.
Nous nous retirons calmement en estimant les chances de survie de ces victimes proches de zéro sur ce site, en outre, nous sommes dans un pays étranger et nous respectons son peuple d'autant que l'émotion est grande et fort compréhensible.
En fin de matinée, nous sommes accostés par des militaires Français. Au total, nous serions près de vingt trois pays présents et l'aide internationale commence lentement à s'organiser.
Des sapeurs pompiers italiens travaillent sur la partie haute de la ville (secteur Nord). Il y aurait une personne vivante dans une maison. Ces italiens sont venus par le ferry, ils ont emmené des moyens lourds, un engin d'incendie et un transport de matériel du type " Camion Sauvetage-Déblaiement ". Ils sont quatorze avec trois maîtres-chiens. Ils travaillent fort bien, sous les ordres d'un commandant, nous nous mettons à leur disposition car ils ne possèdent pas de matériel médical ni de médecin.
Durant plus d'une heure, ils vont, à l'aide d'une pelleteuse, tenter de dégager une personne prise sous des décombres encore fumant, mais le résultat n'est pas positif. Leur matériel sophistiqué de découpe (disque diamanté) est même moins efficace que les dizaines de masse et de coupe-boulons dont disposent les turcs.
Il est midi et je décide de rejoindre la tente de l'UNICEF qui nous accueille pour les repas. A 14 h00, les italiens ont arrêtés leur recherche, en vain. A cet instant, nous sommes demandés en urgence par de jeunes secouristes turcs qui affirment que trois à cinq personnes sont ensevelies sous les décombres d'un café vers le secteur Nord-ouest de la ville.
Le bâtiment comprend deux niveaux, seule la toiture est en place car maintenue par les bâtiments contigus. Nous travaillons sur le même principe. Le chantier a une superficie d'environ 200 m2. Tout s'est affaissé vers l'arrière, le café est désormais englouti sous une épicerie. Tout est très instable et j'engage le groupe à respecter une grande prudence.
Les murs sont en béton armé, le cloisonnement en brique rouge de 15 cm d'épaisseur.
A première vue, il semble qu'il y ait abondance de ferraillage, les fers sont des ronds lisses de 8 mm, ils sont non oxydés donc moins adhérents. Le béton est friable et présente des morceaux de terre bien visible à l'Sil nu, le sable n'est pas de première qualité et les agrégats présents ne remplissent pas les conditions normales d'emploi (courbe de granulométrie non respectée).
Les fondations des immeubles effondrés ont été réalisées sur semelles en rigole et il n'y a pas ou peu de chaînage (reprise des fers). Aucun édifice n'est véritablement terminé mais tous étaient occupés.
Les deux chiens ont marqué faiblement un endroit où se localise une sortie d'un lieu de survie entre les deux dalles. Quelqu'un gît certainement quelque part.
Sur les lieux, une équipe de TF1 réalise un reportage sur ce chantier et sur notre travail, nous en sommes très fiers et cela nous donne encore plus d'énergie.
L'écoute au moyen de l'appareil ne donne rien, l'espoir de retrouver au moins une personne vivante s'amenuise mais nous connaissons l'attachement des turcs au corps des défunts, nous décidons de poursuivre et envisageons de faire venir une pelleteuse.
Celle-ci vient de DUZCE et a un délai de route compris entre 30 et 40 minutes. Durant ce temps, l'équipe de TF1 nous interviewe, nous passerons ce soir, lundi 15 novembre, au journal télévisé de 20 heures.
L'engin de chantier arrive enfin, au bout d'une demi-heure de dégagement, l'odeur est bien plus affirmée, elle nous guide et confirme malheureusement notre supposition.
Après un grand travail de dégagement, nous sommes contraints de stopper. La dernière dalle est trop lourde, la pelleteuse est déséquilibrée, le conducteur renonce et nous avec.
Un bilan est établi et un compte rendu est soumis aux autorités locales.
En redescendant vers le centre ville, un nouvel appel au secours. Cette fois ci, il s'agirait de deux jeunes hommes qui se seraient fait prendre au piège alors qu'ils se précipitaient hors du bâtiment.
Mais les informations ne se recoupent pas toujours et il est de plus en plus difficile de faire la part des réalités et des espoirs...
Dans ce cas précis, c'est la seconde version qu'il faut retenir, une personne serait coincée sous les dalles du rez-de-chaussée et du sous-sol. Malgré toutes ces informations incontrôlables, nous ne pouvons pas dire " NON ". Alors, nous nous rendons sur les lieux.
L'équipe est de plus en plus soudée et je m'étonne de l'attitude de ces hommes qui 24 heures plus tôt ne se connaissaient pas et qui désormais travaillent ensemble.
Pour ce nouveau chantier, pas de recherche par les chiens, seul le matériel d'écoute sera utilisé, d'autant que les informations reçues varient de minutes en minutes.
Le chantier se compose de deux bâtiments, une maison individuelle appuyée sur un immeuble R+4 qui est entièrement affaissé vers l'avant (sens de la secousse), la dernière information qui circule fait état de deux sorties pour l'immeuble et de l'ignorance de la sortie empruntée par le jeune homme. L'écoute ne donne rien. Les dalles et les morceaux de poutres noircies attestent de la violence de l'incendie qui a du se propager à la suite de la secousse. Retrouver une personne vivante sous ces décombres tiendrait du miracle.
Je confirme sur une deuxième écoute qu'il n'y a aucun bruit, aucun grattement. La population est tellement déçue que nous décidons de poursuivre nos recherches tout en formant nos jeunes sauveteurs de l'équipe à la technique de recherche par appareil d'écoute.
Finalement, la nuit stoppe notre travail car il est 17 heures et la fatigue se fait sentir, les décombres sont très instables et demandent une attention soutenue. La journée précédente a été courte et cette journée écoulée pleine de rebondissements. En accord avec le médecin, nous stoppons le travail pour aujourd'hui.
Après avoir déposé le matériel au campement (tente militaire d'une cinquantaine de places), les maîtres-chiens s'occupent de leur chiens et nous nous séparons quelques temps afin que chaque membre de l'équipe se retrouve seul et puisse prendre réellement ses marques.
Il est 18 h 30, une grande partie des membres de l'équipe se retrouvent au campement de l'UISC N°7 de Brignoles, c'est le moment d'échanger les observations de chacun :
- Excellent accueil des autorités turques à notre arrivée à l'aéroport.
- Bonne organisation quant à notre acheminement jusqu'ici.
- Déficience d'organisation sur les chantiers
- Pas de sectorisation de la ville ou du moins des quartiers sinistrés
- Déficience d'échelon hiérarchique entre les autorités locales présentes
dès notre arrivée et les équipes de secours nationales ou internationales.
Durant cette entrevue autour d'un feu bien réconfortant; la température voisine de cinq degrés et la nuit tombée depuis longtemps, une secousse nous surprend dans nos réflexions. Près de six sur l'échelle de Richter et d'une durée d'environ dix secondes, elle fait remonter dans chaque regard cette terreur qui existait chez les premiers êtres humains, au cours de la nuit des temps. Pour ma part, c'est bien la première fois que je ressens ce tel sentiment, quel effroi !!!.
Nous retournons vers la tente militaire qui nous sert d'abri. Toute l'équipe est là et je peux mesurer la peur dans chaque regard mais aussi le courage de nos jeunes sauveteurs qui se sentent plus utiles que jamais. Des bâtiments se sont encore un peu plus détruits et les habitants sont encore un peu plus tenaillés par l'angoisse.
Après un repas frugal offert par les turcs de l'UNICEF , nous procédons à une reconnaissance du centre ville et de la partie basse du quartier le plus touché. La secousse précédente a malheureusement fait de nouveau dégâts mais seulement quelques blessés légers.

Cependant, les chiens opèrent de nouveaux marquages, le silence de la nuit aidant, une écoute à l'oreille est entreprise mais l'odeur qui se dégage de ces points d'arrêt ne laisse pas d'espoir à l'équipe qui souhaiterait tellement retrouver une personne vivante. D'un commun accord, Patrick et moi, convenons d'un arrêt de la reconnaissance et d'un report de cette mission d'extraction à demain. Le moral de l'équipe est faible, la secousse et l'odeur n'ont pas amené de nouvelles très positives et la fatigue physique et morale est un paramètre que je ne dois pas perdre de vue si je souhaite mener la mission correctement et jusqu'à son terme.

Mardi 16 Novembre 1999.
Il pleut aujourd'hui sur KAYNASLI, la température est un peu remontée mais l'humidité s'infiltre partout. Après un petit déjeuner rapidement avalé, nous décidons de travailler sur le bâtiment déjà reconnu par les équipes de secours américaines mais marqué la veille par les chiens. Ce bâtiment qui se trouve sur la partie Nord de la rue principale était occupé au rez-de-chaussée par un restaurant; les étages supérieurs étaient à usage d'habitation, nous en dénombrons quatre.
Il semble que de nombreuses personnes aient déjà évolué sur les décombres car des vêtements jonchent le sol, il n'y a pourtant pas de pillage bien qu'aujourd'hui, l'armée soit sur le départ et laisse la direction des secours à l'administration territoriale et aux étudiants.
Il est 10 h00 du matin et le détachement italien nous croise et nous propose son aide, dans le même instant, un jeune homme turc, se précipite vers nous : " Il y a quelqu'un sous la mosquée, nous l'avons entendu " s'époumone-t-il.
Nous quittons les lieux rapidement, l'urgence va vers la vie et nous sommes tellement motivés par la recherche et la libération d'une personne vivante que les odeurs de cadavre sont déjà loin dernière nous. La mosquée se situe sur le bas de la ville, proche de la route principale. A l'intérieur de nombreuses personnes entreprennent un travail d'ouverture de la dalle. Une désorganisation totale règne à ce moment-là, chacun essaie par des efforts désordonnés de se frayer un chemin sous la dalle de béton servant de plancher à l'édifice religieux.
L'adjudant VILLARDRY décide de s'imposer en tant que chef de chantier, le sapeur TURIAF devient son adjoint, le sapeur MICALLEF m'aide à mettre en Suvre l'appareil d'écoute et le sapeur BORDE devient infirmier auprès du médecin. Rapidement, mon idée de manoeuvre concernant le déroulement de l'opération s'impose aux équipes venues en renfort.
Il s'agit tout d'abord, de s'assurer qu'une personne vivante est prisonnière des décombres, puis de la situer afin de l'extraire de sa gangue de béton et de gravats. Pour cela, les chiens ne sont pas nécessaires (espace réduit, bâtiment non détruit entièrement), en revanche, je demande aux sauveteurs italiens de travailler en parallèle avec nous en ce qui concerne les moyens d'écoute. Nous disposons du même type d'appareil et nos techniques de travail sont proches, nos conclusions devraient être identiques. Durant ces explications, l'adjudant VILLARDRY a réussi la périlleuse mission qu'il s'était attribuée, quatre personnes travaillent ensemble sur la perforation de la dalle, elles sont remplacées toutes les cinq minutes par d'autres de manière à ce que le percement avance de manière régulière et efficace. Une équipe de secours japonaise arrive en renfort, ils ont des chiens mais n'hésitent pas, eux aussi, à participer au travail en déblayant les morceaux de béton éclatés par les coups de masse.
Les gendarmes belges sont aussi présents, avec leur chien, ils assurent le filtrage de la population car la zone est devenue très dangereuse, de grands morceaux d'enduits se sont décollés de la coupole et se sont écrasés tout près des sauveteurs. Le chantier de la mosquée a attiré une multitude de journalistes et les gendarmes belges effectuent un travail remarquable qui nous permet d'avancer rapidement et en sécurité.

Une première écoute au vibrascope n'a rien donné, pourtant l'espoir demeure. L'adjudant VILLARDRY réussit à se glisser dans une première ouverture réalisée après section des fers à béton, il peut ainsi placer les cloches au plus près des décombres. Plusieurs écoutes sont nécessaires, le silence total n'est pas évident à établir, l'excitation est à son comble, dans mes écouteurs je saisis un grattement, mon regard se porte immédiatement sur mon homologue italien, ses yeux ne trompent pas, lui aussi a quelque chose.
L'adjudant VILLARDRY avance les cloches selon la technique des cercles qui se recoupent afin de cerner au mieux ce grattement, désormais je l'entends clairement, malgré tout, le doute s'installe, ce bruit est trop régulier, je compte environ six secondes entre chaque vibration et leur intensité est identique. Nous déplaçons et rapprochons les cloches suivant la même technique, la découverte de ce grattement est réalisée dans le même temps par le sapeur pompier italien, VILLARDRY et moi ; il s'agit en fait de la chute d'une goutte d'eau qui tombe d'une poutre sur la dalle inférieure et qui entraîne avec elle des morceaux de béton, c'est tout simplement le phénomène de l'érosion à petite échelle. La déception est grande, pourtant, il ne règne aucune tristesse dans cette mosquée, bien au contraire, il ressort de ces quatre heures passées, un sentiment de travail efficace, réalisé en étroite collaboration avec des équipes de secours du monde entier.
Nous entreprenons de nouvelles écoutes dans plusieurs endroits de la mosquée, aucun bruit ni grattement ne sont perçus, si des personnes sont ensevelies sous ces décombres, elles sont certainement décédées et seuls les engins de chantier, les en sortiront.
L'après-midi, nous retournons au bâtiment dont le rez-de-chaussée était occupé par un restaurant, des turcs nous indiquent qu'un bébé a été retrouvé mort mais toutes ces informations ne se recoupent pas et il est de plus en plus difficiles d'avoir des données confirmées. En outre, un changement est perceptible au sein des responsables turcs, bien qu'étant toujours les bienvenus, il est temps pour nous de laisser la place à une organisation tant opérationnelle qu'administrative du pays. Les étudiants sont un peu plus nerveux, ils souhaitent nous montrer que la Turquie est désormais capable de prendre en charge sa population sinistrée, nous le comprenons fort bien et décidons de confirmer aux autorités locales, notre départ pour le lendemain.

Mercredi 17 Novembre 1999.
Il a plu toute la nuit sur KAYNASLI, nous sommes très fatigués et l'envie de rentrer en France est présente dans chacun des six membres de l'équipe. Les repas sont de moins en moins appétissants et énergétiques, mais nous remercions toujours vivement l'UNICEF de nous accueillir sous leur toile de tente et autour de leur feu de bois. Nous avons pour les moments difficiles emmenés avec nous huit boites de rations que nous avons finalement entamées et terminées entre hier soir et ce matin, cela nous a donné des forces pour faire une dernière reconnaissance dans la ville aux multiples cicatrices.
Il est 9 h30, le sapeur MICALLEF vient rapidement nous chercher, un vieil homme a découvert sa fille décédée en allant récupérer des affaires personnelles dans un bâtiment situé en partie Sud de la ville. Une rapide reconnaissance nous permet de situer le reste du corps de cette jeune fille qui au vu de son bras qui dépasse doit être âgée d'une quinzaine d'années, son père nous apprendra qu'elle avait dix sept ans et qu'au moment de la secousse, elle se trouvait dans sa chambre.
Le bâtiment comprend cinq niveaux, un sous-sol avec des caves et un parking ainsi que quatre étages d'habitation. Dans tous les cas déjà rencontrés, lorsque le bâtiment a subi de graves désordres, il est toujours difficile de se rendre compte de l'organisation des logements. Là où doit se trouver en toute logique la cuisine, nous y découvrons un séjour, cela s'explique par le glissement général des niveaux les uns par rapport aux autres. La vibration et la rotation qui précèdent le tassement des immeubles enclenchent un processus d'effondrement en escalier des superstructures qui rend délicat la localisation des victimes. Le repérage s'effectue alors, par une reconnaissance des mobiliers et ustensiles retrouvés après percement des dalles.
Dans cet immeuble, les balcons effondrés autour de la poutre de rive auraient pu servir de lieu de survie, mais la jeune fille s'est retrouvée immédiatement au dessous de cette poutre, elle est décédée certainement sur le coup. Son extraction est rendue difficile par la présence de cette poutre d'environ 60 cm de hauteur sur 30 cm d'épaisseur. Premiers sauveteurs sur les lieux, nous prenons en compte cette opération, deux solutions sont possibles :
1ére solution :
- renforcer les cloisonnements intérieurs qui présentent de grandes lézardes.
- placer des étais afin de soulager le poids de la poutre.
- creuser dans la poutre un espace assez large pour dégager le corps de la jeune
fille.

2ème solution :
- dégager rapidement le passage qui existe sous la dalle
- percer la dalle délicatement sous la victime afin de la dégager.

Une rapide étude de faisabilité indique que la solution retenue sera la première, elle comporte moins de risque et paraît plus humaine (par dessous, le corps ne sera pas entier et lors du percement, le risque est grand de transpercer le corps de la jeune fille).
Un binôme composé de l'adjudant VILLARDRY et du sapeur TURIAF travaillent sur le renforcement des cloisonnement, ils ont demandé de l'aide à la population présente et de nombreux hommes sont arrivés. Tandis que les sapeurs BORDE et MICCALLEF dégagent les abords de la poutre afin de pouvoir la percer au burin pneumatique, deux énormes engins de chantier se rapprochent dangereusement du bâtiment. J'essaie, en vain, de convaincre les deux conducteurs de nous laisser travailler quelques minutes suivant notre méthode. Mais une personne responsable ne m'accorde pas sa confiance, il n'y a pas de traducteur et le langage des mains a ses limites. L'adjudant VILLARDY est proche de la réussite mais les deux engins s'emparent du chantier et nous devons évacuer rapidement les lieux.
Nous restons là, quelques minutes, déçus, persuadés qu'ils emploient des moyens trop lourds mais c'est leur ville et ce sont leur mort. Ils demeurent maîtres chez eux, c'est tout à fait compréhensible.
Quelques heures plus tard, alors que nous nous apprêtons à quitter KAYNASLI, nous apprenons par notre guide qu'ils ont enfin pu extraire cette jeune fille en employant notre solution première. Cette nouvelle nous réjouit et bien que le contexte ne s'y prête guère, nous sommes assez fiers de nous.
Nous sommes le mercredi 17 novembre 1999 et il est plus de 15 heures lorsque nous demandons aux autorités locales l'autorisation de quitter les lieux et de rejoindre notre pays.
L'avis du Maire est favorable et le militaire qui tamponne nos laissez-passer nous remercie du bout des lèvres : " Merci pour votre travail et pour tout ce que vous avez fait ici mais nous préférons vous revoir en Turquie sous le statut de touristes et non sous celui de sauveteurs ".
Nous ne lui répondrons que d'un signe de tête, la fatigue est pesante et nous ne sommes pas des touristes....