MISSION EN INDE - ETAT DU GUJARATH

 

Le vendredi 26 Janvier 2001

* Vers 8 h 57, heure de France, un séisme de magnitude 7,9 sur l'échelle ouverte de Richter ébranle le nord-ouest de l'Inde.

Dans le cadre de ses missions, l'association U.L.I.S (Unité légère d'intervention et de secours) décide, dès le samedi après-midi, après accord avec l'ambassade de l'Inde et le Ministère des affaires étrangères du quai d'Orsay, d'intervenir sur les lieux de la catastrophe afin de porter secours aux victimes de ce séisme.
Une équipe de sauveteurs des Alpes Maritimes s'envole le dimanche 28 janvier à 6 heures 40, pour AHMEDABAD, via PARIS et BOMBAY.
L'équipe est constituée de cinq personnes, tous volontaires:

Patrick VILLARDRY, maître-chien, responsable du détachement.

Roland de BARNIER, secouriste, conseiller technique. Sapeur

Nicolas TURIAF, maître-chien. Caporal Chef

Pascal ZEGGANE, secouriste. Sapeur

Nicolas MICALLEF, secouriste.

 

Lundi 29 janvier

* Nous arrivons à BOMBAY à minuit, heure locale.

L'équipe est très motivée, tout le monde a un moral exceptionnel et le manager de la compagnie aérienne d'Air France s'arrange pour nous acheminer vers l'aéroport desservant les lignes intérieures du pays. Il arrivera même au moyen de quelques roupies à nous inscrire sur le vol d'Indian Airlines à destination d'AHMEDABAD, ce qui apparaissait à notre arrivée comme irrémédiablement impossible.


Puis, tout s'accélère, le vol pour AHMEDABAD se déroule sans encombre et à 6 h 45, nous atterrissons en compagnie d'une équipe de TF1 et des maîtres-chiens japonais. Dès notre arrivée, nous sommes pris en charge par les autorités locales qui nous accueillent à bras ouverts. Ils nous dirigent vers le Centre de Coordination des moyens de secours. Celui-ci est situé au Tagore Hall, un des musées de la ville dont l'esplanade a été transformée en centre de crise.


Les autorités locales nous confient notre première mission : confirmer qu'aucune personne n'est encore présente sous les décombres d'une école. Arrivés sur les lieux, nous nous mettons très rapidement en action. La technique est simple, précise et efficace.
Un chien parcourt le chantier et il marque un instant un emplacement. Malheureusement cela ne présage rien de bon. Le second chien agit de manière identique. Patrick s'approche de moi, l'air sceptique : " Personne n'est vivant là-dessous, me dit-il. Mais je souhaite une confirmation au moyen de l'ASB6, il ne faut rien laisser au hasard ".
Cet appareil stéréophonique, qui permet une écoute par la reconnaissance vibratoire du son est composé de deux émetteurs type microphone que l'on appelle des cloches, reliées à un boîtier doté d'un amplificateur et d'un casque qui permet l'écoute souterraine sur un diamètre d'environ 10 mètres par cloche.
La technique d'emploi est simple, elle s'appuie sur le recoupement de cercles pour lesquels les sons perçus sont les plus intenses, ceux que l'on entend lorsqu'une victime ensevelie gratte ou frappe sur un morceau de fer. Sur ce chantier, aucun son ne sera perçu et cela confirmera le marquage rapide du chien. Après quelques minutes de concertation avec le chef du détachement de la sécurité civile, nous convenons, avec l'accord de l'administration du Gujarat, de nous diriger vers l'épicentre du séisme : les villes de BHACHAU et BHUJ.

Mardi 30 janvier

* 5 h du matin. Après un café et quelques biscuits rapidement avalés, nous repartons pour atteindre vers 8 h notre destination : BHACHAU.

Nous sommes abasourdis par l'état dans lequel se trouve cette ville moyenne d'environ 50 000 habitants. Beaucoup de bâtiments sont disloqués. À l'entrée de la ville, quelques tentes symbolisent le Centre de Coordination des Secours. Auparavant, en concertation avec Patrick, j'ai demandé à notre guide local d'exprimer auprès des autorités notre souhait de nous voir attribuer des zones sinistrées non encore secourues.
Conformément à notre souhait, nous sommes dirigés vers DONDH, une ville située plus vers l'est et qui comprenait, avant le séisme, près de 12 000 habitants.
Je n'ai jamais ressenti un tel sentiment d'abattement. À perte de vue s'étend une vague rouge faite en grande partie de tuiles cassées. Sur quelques monticules que l'on devine être des restes de bâtiments, des groupes d'hommes et de femmes s'affairent, à la recherche de corps, de vêtements ou bien encore d'ustensiles.

Rapidement, le groupe m'emmène vers une maison d'où l'on extrait un homme mort depuis plusieurs jours; l'odeur est pestilentielle.


Quelques mots sont échangés entre notre guide et le responsable indien. Je comprends rapidement qu'ils souhaitent que j'intervienne avec les chiens afin de localiser d'autres personnes vivant dans cette maison et présentes au moment du séisme. Mais avant tout, et bien que l'odeur soit terrible, nous aidons la population à extraire définitivement le cadavre de sa gangue de décombres.

Notre mission ne comporte pas simplement un aspect technique, mais aussi un message à faire passer : Au-delà de notre compétence, ULIS est avant tout une association à but humanitaire. Aider les Indiens à sortir leur mort n'est certes pas la partie la plus réjouissante de la mission, mais elle nous paraît indispensable à notre intégration au sein de cette population meurtrie. Les indiens apprécient grandement notre geste. Désormais, ULIS est de leur famille.

Les chiens flairent, s'arrêtent et repartent rapidement vers d'autres trous. Ils sentent eux aussi cette odeur terrible et marquent plusieurs sites où l'espoir n'est plus permis. Pendant que Nicolas prépare l'appareil, Patrick se glisse entre deux dalles de béton, espérant que ce long et étroit espace de survie lui permettra de découvrir un survivant. Quelques minutes plus tard, il réapparaît. L'espace de survie bien réel ne contient pas âme qui vive.
L'écoute ne donne rien et pendant ce temps, Pascal et Nicolas inspectent un site marqué par un chien. Malheureusement, c'est un spectacle tragique qui s'offre à leurs regards. Trois femmes, peut-être la mère et ses deux filles, sont écrasées au niveau de leurs épaules par une poutre en béton. Nous retournons au bus, le moral est bas et personne ne parle, car les images sont trop fortes.
Eric BONNIER, photographe chez VSD, désire faire des photos de crémation et la recherche de ces lieux nous amène au camp des réfugiés. Le chef du camp nous présente le médecin, qui nous indique qu'on compte pour la seule ville de DONDH moins de 1000 rescapés. Beaucoup sont partis, l'exode est très fort et il est difficile de comptabiliser les survivants indemnes, les blessés et les morts.

Il est 14 heures lorsque nous quittons ce village et rejoignons BHACHAU. Le trafic routier est de plus en plus dense, les odeurs de gaz d'échappement et celles des corps en putréfaction se mêlent entre elles. Cela devient parfois insoutenable.

Dès notre arrivée, je rends compte aux autorités des actions que nous avons menées. Celles-ci semblent très impressionnées par notre rigueur et par les détails que j'apporte, notamment en ce qui concerne le nombre de réfugiés, le nombre de blessés que nous avons répertoriés, les types d'effondrements rencontrés et les éventuelles chances de retrouver des survivants. Puis, je demande une nouvelle mission afin de poursuivre notre travail de sauveteurs.

Notre nouvelle destination s'appelle RAPHAR. Cette ville de 35 000 habitants se trouve à 65 km, sur la route qui relie BHACHAU à AHMEDABAD.

Lorsque nous y arrivons, l'armée y est déjà très présente. Les militaires contrôlent l'entrée et la sortie de la ville et ne nous laissent pas descendre du bus. Après un court dialogue, nous sommes dirigés vers SUVAI, un village de 500 habitants qui s'enfonce un peu plus vers le désert. Dans ce village, nous effectuons trois recherches de personnes au moyen des chiens. L'immeuble est truffé de zones de survie mais les chiens n'y effectuent aucun marquage.

Nous poursuivons notre mission et nous nous dirigeons vers RAMVAV, un bourg de 5000 habitants situé à une vingtaine de kilomètres. Arrivé sur les lieux, je suis entouré par plusieurs personnes qui me pressent vers une maison effondrée dans laquelle une femme serait encore vivante. La Zone d'Intervention semble être une zone protégée.

Patrick n'engage qu'un chien, qui marque plusieurs points dont un de manière très précise. L'espoir renaît, sachant en outre que le lieu marqué par le chien n'est autre que l'emplacement de la cuisine. Guidé par le chien et par les explications du mari qui confirme la présence de sa femme dans cette pièce, nous décidons de déblayer rapidement les décombres qui jonchent le sol.
Dès lors, les civils et les militaires ont travaillé ensemble, main dans la main. Patrick et moi coordonnions les actions, aidant ou supervisant, l'objectif étant d'apporter une aide à ces familles meurtries par cette catastrophe.
Plusieurs passages du chien furent nécessaires et ce n'est qu'après plus de deux heures d'effort qu'il nous fut possible de déterminer l'emplacement exact de la victime. En effet, l'odeur particulière qui se dégageait au fur et à mesure du déblaiement ne laissait guère d'espoir quant à la survie de cette malheureuse.
De l'avis des journalistes qui nous ont suivi durant cette journée, rien ne fut plus émouvant que cette scène où, par notre action, nous avons déclenché un formidable mouvement d'entraide mêlant la population aux militaires et des secouristes français à des Indiens.

Mercredi 31 janvier

Dès 7 heures du matin, les militaires nous contactent. Ils souhaitent une confirmation par notre équipe de maîtres-chiens de l'absence de personne vivante ou morte dans un bâtiment jouxtant le camp afin de faire intervenir les engins de chantier.


Nous n'avons pas à marcher longtemps, puisqu'au pied d'une résidence composée de trois bâtiments, un tracto-pelle vient d'extraire le corps d'une femme. Un tas de bois a été préparé à la hâte et le corps, qui est simplement enroulé dans une couverture, est déposé sur ce bûcher improvisé. Le mari, présent et entouré de quelques amis, prononce des prières et des incantations. Le corps s'embrase rapidement, l'odeur acre est insupportable et des dizaines de personnes passent dans cette rue. Quelques uns prient alors que d'autres ne prêtent aucune attention à cette manifestation.

Nous sommes très choqués, car tout s'est passé si vite. Alors qu'un tas de cendres marque le lieu de la crémation, nous en découvrons d'autres, juste sous nos pieds. Nous sommes pressés de partir en mission car cette ambiance n'est pas propice au moral de l'équipe.

Le bus nous ramène vers BHACHAU, la faim nous tenaille mais nous ne savons plus quoi manger et puis cette odeur des crémations nous repousse jusqu'à ne plus ressentir l'envie d'avaler quoique ce soit. Nous sommes tous très fatigués.

Un peu plus tard, Patrick souhaite que nous reprenions contact avec les autorités. Celles-ci nous demandent de travailler sur un bâtiment administratif qui se situe à l'entrée de la ville.

Alors que nous nous en approchons, un groupe de personnes nous supplie de venir les aider à secourir un bébé de trois mois coincé entre un mur et une poutre. Patrick et Nicolas se lancent à corps perdu dans cette recherche inespérée. Le bébé est peut-être encore vivant, mais personne n'ose s'aventurer entre ces dalles de béton instables. Patrick et Nicolas s'infiltrent tous les deux de part et d'autre de la cloison qui sépare la pièce dans laquelle se situe l'enfant.
De longues minutes s'écoulent et Patrick m'appelle. Il est désespéré, après avoir découvert le petit garçon, mort dans la nuit ou peut-être même ce matin. Enroulé dans une couverture, Patrick le confie à son père sous un tonnerre d'applaudissements. Cette scène est la plus tragique que j'aie jamais vécu et de grosses larmes s'écoulent sur mon visage.

 

 

Jeudi 1er Février

* Nous quittons ce site et reprenons la route du centre ville. Vers midi, nous localisons au 1er étage d'un hôtel un jeune homme de 22 ans.

Le bâtiment qui comporte cinq niveaux s'est effondré vers l'arrière. Les fondations ont tenu mais la violence de la secousse a fait éclater la poutre de rive sur toute la longueur. Nous décidons de dégager le maximum de décombres au moyen des deux tracto-pelles qui évoluent sur le chantier. Aucune odeur nauséabonde ne s'échappant de cet endroit, nous espérons tous que la personne est vivante. Quelques heures plus tard, le bûcher est prêt. Nous avons pu atteindre le jeune homme, mais il est mort depuis peu de temps. Sa fiancée est présente et nous souhaitons, avant de quitter les lieux, lui rendre le corps de son bien aimé. Le choc est trop violent et toute l'équipe est démoralisée. Patrick me regarde et je comprends : " Il est temps de rentrer au pays " me dit-il, et j'abonde dans son sens.

 

Conclusion

* Je souhaite exprimer ma reconnaissance et ma gratitude envers chaque membre de l'équipe, car être parmi eux durant sept jours représente un honneur, une fierté voire même une certaine satisfaction. Que chaque sauveteur-déblayeur en soit ici vivement remercié.
Mais l'approche humaine est aussi présente dans tous les regards que j'ai croisés, qu'ils soient pathétiques, tragiques, ou heureux voire même insouciants pour les quelques enfants que j'ai vu s'amuser sur les décombres.
Jamais je n'oublierai les hommes qui nous ont aidé à extraire ce bébé des décombres ou ceux qui nous ont permis de rendre à cette fiancée le corps de son ami. Jamais je n'oublierai ces réfugiés qui nous ont apporté leur réconfort en nous offrant un café ou un thé au lait. Ces gens là sont fiers et la leçon d'humilité qu'ils nous ont offerte est grande et belle.

Rapporteur : Roland de BARNIER.